Mais l’asexualité, c’est pas une vraie oppression ?

Je vais vous le dire franchement, je suis un peu fan de Cassidy et de son blog « Lacets rouges et vernis noir » et je vous conseille fermement d’y jeter un œil. Quoi qu’il en soit, elle a écrit un petit texte (et un autre) sur la question des « privilèges » monosexuels (des personnes qui ne sont pas bies) et sexuels (des personnes qui ne sont pas asexuelles). Elle dit des choses très bien et pose plein de questions qui sont pertinentes en particulier sur la catégorie « sexuel » et sur la possibilité de calquer des schémas politiques d’un sujet à un autre. Lisez le papier.

Son texte est intéressant aussi parce qu’il pose la question de savoir si on peut avoir sérieusement un discours « politique » sur l’asexualité ou si en fait, comparée aux vraies oppressions et aux vraies injustices, c’est du pipi de chat. Je précise : Cassidy ne dit pas que l’asexualité c’est du pipi de chat et donc ma « réponse » n’en n’est pas vraiment une et son article est plutôt un prétexte que je prends pour pouvoir parler de ce sujet. Le truc c’est que plutôt souvent et plutôt sur Twitter, je me retrouve avec des personnes qui m’expliquent froidement qu’il n’y aurait pas de « violences » liées à l’asexualité, que les personnes asexuelles n’ont pas de « problèmes » spécifiques ou bien que ces problèmes s’expliquent bien mieux en référence à d’autres formes d’injustice ou d’oppression (des vraies), en particulier le sexisme ou l’hétérosexisme. Bref, qu’on ferait mieux de se dissoudre dans l’atmosphère (et sans faire trop de bruit si c’est possible) et de ne pas enquiquiner les grandes personnes avec nos histoires ridicules d’asexualité.

Le truc qui m’embête dans ce discours c’est pas que je pense qu’il est faux -je ne suis pas persuadé qu’il existe une injustice spécifique ou une « oppression » spécifique liées à l’asexualité- mais c’est plutôt que je pense que les personnes qui disent ça n’en savent strictement rien. Je ne vois pas trop comment on peut déterminer si oui ou non les personnes asexuelles subissent des injustices spécifiques en restant dans son fauteuil, sans rien demander à personne et même souvent sans être asexuel-le soi-même. C’est quoi ? De la divination ?

 

De quoi on parle ?

Déjà, je voudrais essayer de clarifier de quoi on parle sans se servir des mots « oppressions » et « privilèges » parce qu’on est pas trop sûr de leur sens. Je crois que la question, pour faire simple, c’est de savoir si les personnes qui sont asexuelles ont une tendance à avoir moins d’options que les autres, à faire des choses qu’elles ne veulent pas faire, à être plus vulnérables que les autres, etc. Ou pour le dire autrement, est-ce que être asexuel-le, dans notre société, ça veut dire que statistiquement tu as plus de chance de t’en prendre plein la gueule, de pas pouvoir faire ce que tu veux comme les autres ou de subir des choses pénibles que les autres ne subissent pas. Et je pense que le bon mot pour décrire ça, c’est « injustice ». Si c’était le cas, il y aurait une forme (peut-être mineure) d’injustice sociale. Le mot « social » s’ajoute parce qu’on considère que ces désavantages sont produits par la manière dont la société est organisée.

 

3 raisons qui font qu’à mon avis il faut être prudent

Donc pour faire simple, j’ai déjà vu des personnes m’annoncer froidement qu’il n’y avait aucun désavantage sérieux à être asexuel-le et que finalement parler d’injustice pour décrire l’asexualité c’était ridicule voire même que c’était un peu insultant pour les « vraies » formes d’injustices sociales. Et donc je le redis, mon avis c’est pas que ces gens ont tort. Mon avis c’est qu’ils ont peut-être tort.

La première raison, et à mon avis aussi la plus importante, c’est que contrairement à ce qu’on peut imaginer, considérer quelque chose comme une injustice sociale, ça tombe pas tout cuit du ciel. Il y a plein de choses que l’on considère aujourd’hui comme des sujets très sérieux que personne n’aurait appelé une injustice sociale il y a 20, 30 ou 50 ans. Le simple fait de pouvoir nommer quelque chose comme une injustice, de pouvoir appréhender une situation comme une injustice c’est pas quelque chose d’immédiat. Pour le dire brutalement, il y a toujours un moment dans le temps où le vocabulaire pour penser quelque chose comme une injustice et la capacité à voir quelque chose comme une injustice n’existent pas. Par exemple, dans les années 60 des activistes pour les droits des personnes en situation de handicap ont inventé le concept « handicap » tel qu’on l’utilise aujourd’hui. Avant eux, le handicap c’était un problème qui appartenait à la personne handicapée. Après eux, le handicap c’était devenu un problème de la société. Le handicap, c’était devenu un truc que créait la société. Depuis ce temps-là, le mot « handicap » renvoie aux « barrières » (et autres obstacles) qui empêchent les personnes en situation de handicap d’agir librement. Je ne vous fais pas toute l’histoire mais vous pouvez la lire ici. Tout ça pour dire qu’avant les années 60 c’était même pas possible de penser une oppression des personnes handi. C’était même pas possible de considérer que les personnes valides avait un « privilège » (puisqu’on pensait que c’était les personnes handi qui avaient un défaut). Tout simplement parce que les mots et les idées pour le faire n’existaient pas. Je suppose que vous voyez où je veux en venir. Et je précise, je ne suis pas en train de dire que ça va être la même chose avec l’asexualité et que dans 10 ans ça paraîtra une évidence, je suis juste en train de dire que c’est peut-être le cas.

La deuxième chose c’est je pense qu’il ne faut pas confondre discrimination directe et injustice en général. Je suis un peu désolé d’avoir à dire ça parce qu’évidemment les discriminations directes (les insultes, les violences, les trucs dégueulasses intentionnels en général), c’est immonde et c’est une forme d’injustice particulièrement traumatisante (voire mortelle). Mais je crois que c’est important de se rappeler qu’on peut parfaitement créer de l’injustice sans aucune intention directe. Si on met comme règle qu’il faut faire plus de 1.75m pour obtenir tel poste et qu’il se trouve que 90 % des femmes de cette société font moins de 1.75m, on crée de l’injustice sans qu’il y ait de discriminations directes. De même, quand un architecte décide de mettre une volée de marche pour accéder à un amphithéâtre, il n’a pas l’intention de limiter la liberté des personnes qui se déplacent en fauteuil. C’est pas son intention mais c’est quand même ce qu’il fait. Tout ça pour dire que remarquer que les personnes asexuelles sont rarement la cible de discriminations directes et s’en tenir là, c’est pas suffisant. Il y a plein de personnes qui ne subissent pas de discriminations directes et qui pourtant subissent des injustices concrètes et très sérieuses.

Bref, je vais pas faire un roman, je vais juste ajouter un dernier truc. Je pense que ce qui est important aussi, c’est de demander leur avis aux personnes qui sont concernées. Je sais que c’est la tarte à la crème des mouvements minoritaires et j’ai pas spécialement envie de sacraliser la parole en première personne mais je pense quand même que c’est important de pas trop expliquer aux personnes ce qu’elles ressentent et ce qu’elles vivent. Je me rappelle sur Twitter une personne qui me lançait à la gueule qu’il n’y avait pas de « violences » particulières liées à l’asexualité et que je ferais mieux de m’intéresser à la vraie violence comme l’homophobie. Sans doute cette personne elle savait pas que pendant une bonne partie de ma vie d’adulte je me suis identifié comme mec gay et que j’étais out au boulot, dans ma famille, etc. Sans doute elle savait pas que j’ai bien bouffé ma part d’homophobie, que ce soit celle qui était à l’intérieur de moi, celle qui sortait de la bouche de mon père ou celle que je trouvais dans la rue. En tout cas, pour cette personne, c’était clair que souffrir d’homophobie c’est toujours plus grave que ce qu’on peut supporter à cause de son asexualité. Ça méritait même pas une discussion. C’était clair que l’expérience d’une personne asexuelle par rapport à une personne gay ou lesbienne, c’est toujours du pipi de chat. Le truc c’est que je me demande bien comment elle pouvait savoir ça au fond. En fait, je crois qu’elle n’en savait strictement rien.

Alors voilà, le résumé c’est que je pense qu’il faut être prudent. A mon avis on peut trouver un juste milieu entre d’un côté se sentir obligé d’écrire que les injustices (si elles existent) qui sont liées à l’asexualité sont aussi terribles et profondes que celles qui sont liées au racisme ou à la transphobie (par exemple) et de l’autre se sentir obligé d’écrire ou de dire que l’asexualité c’est toujours du pipi de chat.

Si ça vous intéresse, vous pouvez lire ça (sur les parcours médicalisés que s’imposent d’elles-mêmes les personnes asexuelles), ça et ça (sur la manière d’aborder l’asexualité d’un point de vue social), ça (sur la sexualité considérée comme une valeur supérieure) et ça (sur une société entièrement muette sur la question de l’asexualité).

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2 réflexions sur “Mais l’asexualité, c’est pas une vraie oppression ?

  1. Témoignage perso. Je ne suis moi même pas asexuel. Mais pour ≠ raisons j’ai défendu la prise en compte de l’asexualité dans les reflexions d’un mvt de jeune sur la sexualité.

    Deux réactions classiques :
    – « mais ce sont des gens qui veulent nous brimer, ce sont des puritains, des cathos frustrés etc » -> incapacité à comprendre l’asexualité, et du coup grosse violence : on n’écoute pas l’autre.
    – « ouais, ils sont pas trouvé la bonne personne, ils sont pas normaux, ils faux qu’ils aillent se faire soigner » -> on reproduit ici un discours qu’on a classiquement appliqué aux homosexuels. Et ce dans un mvt qui a tjr été en pointe du combat pour la reconnaissance de l’homosexualité comme une orientation possible et normale, qui a lutté pour le mariage pour tous.

    Troisième point (assez drôle a posteriori) : parce que je defendais la prise en compte de cette question, on était persuadé que j’étais asexuel. Ce qui n’est absolument pas le cas.

    Bref, sans aller dire que les asexuels souffrent d’une oppression (on a rarement mis à mort une personne a parce que a, alors qu’un gay oui), on peut dire qu’ils/elles souffrent d’une mécomprehension impliquant une violence symbolique et sociale importante.

    Voilà mon pt de vu extérieur, en espérant ne pas dire top de bêtises.

  2. On a jamais mis à mort une personne a(sexuelle)…C est à voir.
    Pousser au suicide par un harcèlement en réseau, filmer à son insu une personne, droguée au préalable, lors d un abus sexuel, faire mettre sous tutelle, en H.P. avant pour faire tenir un diagnostique, par exemple, ça tue.
    Tout ce que j écris là, existe.

    Je ne peux rien dire d autre n en ayant pas le droit.
    Je ne peux pas non plus m inscrire sur WordPress, ni avoir un ordinateur personnel.

    Si, au 21e siècle, on viole l intimité, la vie privée de personnes asexuelles, on leur enlève toute vie sociale, les privant de relations spontanées, et ça, ça amène à la maladie, et à la mort.
    Je souhaite de tout coeur que ce scandale soit pointé du doigt, car tout comme les homosexuels, cette catégorie encore plus minoritaire compte aussi des gens au cimetière !

    Votre témoignage vous honore car vous vous êtes mouillé en essayant d expliquer quelque chose qui n est pas reconnu autrement que comme une maladie mentale, des troubles du comportement, et j en passe.

    (Je ne peux que difficilement accéder au web, et pas librement,merci de votre indulgence).

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