Asexualité, féminisme, masculinité et impératif sexuel : une interview avec Ela Przybylo

1- Bonjour Ela, pouvez-vous vous présenter et dire quelques mots sur votre travail ?

Mon nom est Ela Przybylo et je suis une chercheuse féministe au Canada. Cela fait plusieurs années que je m’intéresse à l’étude de l’asexualité – moins comme une identité et une plate-forme d’organisation que comme un ensemble de réactions face à l’impératif sexuel.

 

Asexualité et impératif sexuel

1- Dans votre article de 2011, vous avez utilisé le terme de “sexusociété”. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il retourne ?

Le but était de trouver un terme parallèle à celui d’hétéronormativité mais sur l’axe sexuel. L’hétéronormativité attire notre attention sur “les institutions, les structures de savoir et les orientations pratiques qui rendent l’hétérosexualité non seulement cohérente –c’est-à-dire organisée comme une sexualité– mais aussi qui établissent la supériorité de l’hétérosexualité » (Berlant et Warner 1998). La sexusociété réalise la même opération sur l’axe sexuel. Il s’agit de mettre en lumière la centralité du sexe et de la sexualité dans notre culture et la manière dont nous en sommes venus à organiser nos joies, nos amours, nos vies, nos accomplissements mais aussi certaines structures institutionnelles autour de l’impératif sexuel.

 

2- Justement, dans votre mémoire L’asexualité et la politique féministe de “Ne pas le faire”, vous avez écrit sur “l’impératif sexuel”. Pouvez-nous nous détailler ce concept ?

L’impératif sexuel est un terme qui a été articulé par des psychologues féministes et critiques (Wendy Hollway, Annie Potts, and Nicola Gavey). Il se comprend, selon moi, par référence à quatre fonctions de la sexualité dans notre culture : (1) la sexualité est la façon privilégiée d’entrer en relation avec les autres, (2) la sexualité et l’identité personnelle sont fusionnées, (3) la sexualité est positionnée comme « saine » (dans certains contexte sociaux particuliers), (4) la sexualité reste génitale, orgasmique, éjaculatoire et dans le cas de l’hétérosexualité implique un homme et une femme.

 

3- Dans votre article de 2011, vous avez utilisé l’idée -issue de Foucault- que la sexualité s’identifie à la “vérité de notre être”. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Pensez-vous que ce genre de configurations puisse avoir des conséquences sur les vies des personnes asexuelles ?

Dans le tome I de son Histoire de la sexualité (1978), Michel Foucault met en mots l’association moderne entre la sexualité et l’identité personnelle. Selon lui, la sexualité est la clé interprétative majeure à partir de laquelle nous en sommes venus à penser nos existences sociales. Ce faisant, il représente notre attachement au sexe comme un fait historique, né dans un contexte dans lequel la sexualité est nécessaire pour assurer la régulation et la discipline des corps et des populations. En surface, il semble que parler de sexualité, avoir du sexe, être sexuellement aventureux, prendre le pouvoir sur sa sexualité et baiser qui on veut est une expérience libératrice, une expansion des possibilités au-delà des corps et des normes. Et bien que cela soit en partie vrai, le travail de Foucault nous aide à voir que multiplier ses possibilités sexuelles, c’est aussi réaffirmer la position centrale de la sexualité et qu’il s’agit-là d’une conséquence des pratiques de régulation des corps. Si on fait l’expérience de la sexualité comme pure joie et comme une preuve de santé, la question qu’il faut se poser, c’est « pourquoi » ?

L’asexualité a une étrange relation à tout cela. D’un côté, il est clair qu’une perspective asexuelle peut nous aider à démanteler, ou simplement examiner, la position centrale de la sexualité. Mais en même temps « l’asexualité », entendue comme une identité sexuelle, est, de manière presque contradictoire, associée étroitement à la sexualité, même s’il est vrai qu’elle s’efforce de négocier des désirs, des plaisirs et des énergies libidinales qui entrent en conflit avec la compulsion sexuelle. Quant à l’association de la sexualité et de l’identité personnelle, il est clair qu’elle se fait ressentir dans les vies des personnes qui s’identifient comme asexuelles ou de celles qui pourraient s’en trouver proche. C’est la raison pour laquelle l’asexualité elle-même devient un fait de sexualité qu’il est intéressant de confesser. La sexualité -dans son absence totale comme dans son abondance- fait de nous qui nous sommes aujourd’hui.

 

4- L’an dernier j’ai écrit un court papier dans lequel je parlais de votre travail. En présentant l’idée d’un impératif sexuel, il m’a semblé que l’association entre liberté et sexualité était souvent utilisée pour positionner la sexualité comme la façon d’être normale et l’asexualité comme un état d’incomplétude. Êtes-vous d’accord ? Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette opposition entre asexualité et liberté ?

Oui, c’est vrai. La sexualité s’associe à la liberté car la liberté est une propriété du type de personnes que nous sommes ou que nous voulons être – c’est-à-dire heureuses et saines. Foucault écrit sur la manière dont la sexualité est configurée comme liberté et comment elle est mise au service d’une discipline des corps et des populations, par exemple dans la reproduction. De mon côté, je pense que si les corps dans la sexualité sont rendus libres aujourd’hui, c’est dans une optique de santé et d’injonction au plaisir. La sexualité nous rendrait meilleure en ce qu’elle serait une preuve et une expérience de notre plaisir et de notre santé. Les corps heureux et sains baisent, quoi d’autres ? Y a-t-il une autre façon de chanter sa joie et de surmonter la déprime ?

 

Asexualité et féminisme

1- De quelle manière l’impératif sexuel et ce que vous appelez la matrice hétéro-coïtale peuvent se penser ensemble ?

Je dirais que l’hétéronormativité et l’impératif sexuel se renforcent mutuellement. Si la matrice hétéro-coïtale est ce dispositif qui dispose nos corps à suivre un certain schéma étroit dans nos interactions sexuelles (schéma qui serait disons hétéro, en couple, coïtale, orgasmique et éjaculatoire), alors on peut dire qu’il repose aussi sur l’impératif sexuel. Mais alors que la matrice hétéro-coïtale devient plus souple (dans le sens où une plus grande diversité de pratiques sexuelles sont possibles), l’impératif sexuel ne s’adoucit pas. En ce sens, c’est moins problématique d’avoir du sexe d’une manière incorrecte que de ne pas en avoir du tout. Pour résumer, je dirais que la matrice hétéro-coïtale repose sur l’impératif sexuel mais que l’impératif sexuel dépasse la matrice hétéro-coïtale.

 

2- La mal-nommée « guerre du sexe », entre ce qu’il est convenu d’appeler les féministes pro-sexes et les féministes radicales, fait rage en France. Est-ce que vous pensez comme Cerankowski et Milks dans leur article de 2010 que l’étude de l’asexualité pourrait donner un nouvel éclairage à cette question ?

Je ne connais pas assez bien les débats contemporains français sur la sexualité. Je dirais cependant comme Breanne Fahs (2010) que si l’asexualité ne fait pas partie des débats féministes aujourd’hui, c’est en grande partie à cause de la focalisation du débat sur l’opposition « pro-sexe »/ »anti-sexe ». Sans assimiler l’asexualité à une alternative ou à une autre, je pense que l’asexualité pourrait être mobilisée pour compliquer le deux branches de l’impasse. Par exemple, l’asexualité pourrait venir compliquer une approche « pro-sexe » qui ne prendrait pas en compte l’impératif sexuel. Inversement, l’asexualité nous engage à revisiter l’antisexualisme qui n’attire plus beaucoup dans le féminisme ou la théorie queer.

 

3- Pensez-vous que l’abstinence puisse être pensée comme un outil d’empowerment pour les femmes ? Pourquoi ?

La première chose qu’il me faut dire, c’est que je brouille, dans mes recherches, la distinction entre l’asexualité et l’abstinence, distinction qui repose sur le présupposé que l’abstinence est un choix en tant que tel. Je pense que c’est plus fructueux de faire dialoguer abstinence et asexualité ou peut-être même de les voir comme des modes différents d’un même engagement non sexuel. Ne pas séparer catégoriquement l’abstinence et l’asexualité nous permet de mieux saisir les anxiétés qui se forment autour d’une pratique politique de ne « pas » faire de sexe.

Pour répondre à votre question, et même si on ne peut en aucun cas dire que l’asexualité est féministe par défaut, l’asexualité offre un riche terrain pour les pratiques féministes. L’asexualité peut être mobilisée de manière à poursuivre la destruction de la matrice hétéro-coïtale et de l’hétéronormativité. L’asexualité nous permet aussi de politiser différemment les rapports entre sexualité et amour. Elle peut aussi être une aide concrète pour résister aux pressions de la normativité sexuelle. Par contre, que ce soit ou non un outil d’empowerment dépend largement du contexte, du résultat et des personnes en question. Ce que Eunjung Kim (2011) a nommé « désexualisation » est encore aujourd’hui utilisée contre différents groupes de femmes.

 


Asexualité et masculinités

1- Pensez-vous qu’une certaine conception de la sexualité masculine soutient les formes de masculinités dominantes ?

Les masculinités dominantes sont, par essence, liées à une certaine façon d’être sexuel, de pratiquer le sexe et de performer ostensiblement sa sexualité. Les psychologue féministes ont par exemple mis en avant le discours des « pulsions sexuelles masculines » qui positionne les hommes comme étant sans cesse en recherche d’interactions sexuelles (probablement avec des femmes). Être reconnu comme « un homme », et d’ailleurs se sentir « un homme », est ainsi corrélé au fait d’avoir du sexe, de baiser, d’être hétérosexuel jusqu’au bout des ongles. C’est d’ailleurs intéressant de remarquer que l’une des choses qui est revenue dans les interviews que j’ai menées avec des hommes asexuels dans le sud de l’Ontario a été l’importance que prend la performance de l’impératif sexuel et du discours des pulsions masculines dans les pratiques de socialisation. Dans le chapitre d’un livre à paraître, qui sortira en octobre 2013 (la publication est dirigée par Karli June Cerankowski et Megan Milks), j’explore justement cette question.

 

2- Pensez-vous que l’asexualité et l’asexualité masculine en particulier puisse offrir une alternative à cette toute puissante conception de la sexualité masculine ?

L’asexualité fournit des formes alternatives d’engagement avec les idéaux masculins. En premier lieu, elle remet en question le discours des pulsions masculines. On peut dire que l’asexualité déstabilise certains principes fondamentaux des masculinités dominantes. Tous les hommes que j’ai interviewé ont fait l’expérience de ce que Cara MacInnis et Gordon Hodson (2013) ont appelé le « préjudice antiasexuel » ou le « biais antiasexuel ». Ils ont été harcelés, ridiculisés et ont éprouvé le sentiment de ne pas « avoir leur place ». Ils ont aussi eu du mal à trouver des partenaires romantiques, ont participé à des activités (hétéro)sexuelles non désirées et ont éprouvé à divers degrés des formes d’exclusion sociale.

 


Questions additionnelles

1- J’essaie de convaincre les milieux universitaires en France que l’étude de l’asexualité est une question fascinante. Si, après tout ce que vous avez dit, certaines ou certains ne sont toujours pas convaincu-es, que pourriez-vous ajouter pour les convaincre ?

L’asexualité est un sujet parfaitement pertinent. On peut d’ailleurs se demander si remettre à plus tard une telle étude n’est pas le signe d’une certaine forme de soumission à l’impératif sexuel. Je pense que les études asexuelles vont soit se développer en un sous-champ dynamique des études sur la sexualité soit être jugées inutiles ou « pas assez sexy ». Si vous avez l’impression que certains chercheurs ou chercheuses ne considèrent pas l’asexualité comme un sujet pertinent, il peut être intéressant d’interroger les engagements politiques ou personnels de ces personnes.

 

2- Quels sont vos projets ? Avez-vous un livre en préparation ?

Oui, je suis en train d’écrire ma thèse et je compte la faire publier !

Merci Ela !

 

Vous pouvez lire la version originale en deux parties en anglais ici et Vous pouvez consulter une bibliographie à jour à cette adresse.

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2 réflexions sur “Asexualité, féminisme, masculinité et impératif sexuel : une interview avec Ela Przybylo

  1. Votre travail est formidable, malheureusement nécessaire.
    Pour ma part je pense que nous sommes dans une régression dans la mesure où les différences quelle qu elles soient deviennent polémiques, à tout niveau. Il faut se justifier de tout, y compris de la sexualité, du célibat ou non.
    Véritable dictature qui ne vient que renforcer les divers cloisonnements de la société.
    Le mentalisme n aidant pas à la communication, on va droit dans le mur, (moi j y suis : tutelle d etat….aménagée…. pour me forcer a être ce que je ne suis pas.
    Donc, l oppression existe bel et bien, sur le sujet du droit fondamental d être libre d être ce que l on est…grave, je trouve, car je ne suis pas la seule sur terre à être asexuelle, abstinente, (non par choix… Le sexe, le couple, le mariage me rebutent viscéralement, pour cause d anti-liberte et d anti-democratie).
    Je ne supporte pas l isolement dans lequel cette tutelle me plonge. Du temps où j avais encore la possibilité d avoir des copines des relations, j étais plutôt du genre bout en train, où toujours présente dans le groupe.
    Desocialisee, la tutelle est en train de me sacrifier au nom d une dictature du sexe et de l image.
    Si j en sors vivante et pas trop saccagée, j j’écrirais volontiers sur le thème de la diversité humaine dans le monde, ce qui fait la richesse du monde, c est la différence entre tout les êtres.

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