L’asexualité est une sexualité déviante

 

Je republie ici l’article que Camille avait publié sur Sexpress sans les intertitres farfelus et avec son titre original.

 

Vous avez bien lu et je n’ai pas peur de l’écrire : l’asexualité est une sexualité déviante. C’est une sexualité infréquentable, une sexualité malsaine. Et c’est à se demander si ce n’est pas déjà un peu voyou d’aller jusqu’au bout de l’article. Mais continuons, car si l’asexualité dévie, elle dévie bien par rapport à quelque chose. Et on peut se demander, ce quelque chose : c’est quoi ?

Et ça non plus je n’ai pas peur de l’écrire : c’est la sexualité elle-même qui est la norme. Notre société commande la sexualité. La sexualité n’est pas un choix. La sexualité n’est pas une possibilité. La sexualité : c’est obligatoire.

C’est une notion que la plupart des personnes sexuelles ont du mal à faire rentrer dans leur tête. Et je comprends bien pourquoi : la norme vous convient si bien. L’injonction à la sexualité, vous passez à travers sans même la remarquer.

Pourtant, je vous assure, on vit bien dans une société où on est tous et toutes censés être sexuels. Et si on n’est pas sexuels, c’est qu’on a un problème. On vit bien dans une société qui prétend que faire l’expérience de la sexualité, c’est obligatoire pour se comprendre soi-même, que c’est obligatoire pour avoir des relations sincères avec les autres.

Et n’allez pas imaginer que je suis fâché de votre bonheur : je suis très content pour vous. Je suis sûr que la sexualité est une très bonne chose. Il faut en parler et en parler librement. Je soutiens d’ailleurs toutes les formes de sexualités consenties (et pas uniquement les formes d’hétérosexualité les plus consensuelles). Le problème n’est pas là.

Le problème, c’est que la sexualité est présentée comme la façon d’être normale, la façon d’être universelle et socialement désirable. Le problème, c’est que toute personne est censée être sexuelle tant qu’elle ne déclare pas le contraire. Le problème, c’est que l’asexualité est présentée comme un trouble, qui demande des explications ou même un traitement médical.

Le problème, c’est que la sexualité est associée sans nuance à la nature, à la santé, et à la liberté. Le problème, c’est que quand on est asexuel, on s’entend dire que l’asexualité, ce n’est pas naturel, qu’on est sans doute malade et qu’on ferait bien de consulter.

Toujours pas convaincus ? Je m’étonne. Vous n’avez jamais entendu que le sexe est ce qu’il y a de plus naturel ? Qu’avoir du sexe, c’est comme manger et dormir ? Vous n’avez jamais entendu que les gens en bonne santé ont une bonne sexualité ? Vous n’avez jamais entendu que le sexe est la partie la plus profonde, la plus authentique de notre existence ? Jamais ? Je suis sûr que si.

Maintenant faites un tour sur vous même et installez-vous à notre place. Confortable ? Je vous résume le script : « vous avez toujours été asexuel. D’aussi loin que vous puissiez vous rappeler, vous n’avez jamais été attiré sexuellement par quelqu’un. Le désir, c’est comme les mystérieuses cité d’or, vous ne savez pas ce que c’est. Ce n’est pas que vous ayez un problème avec le sexe, c’est juste qu’il n’est pas présent à l’intérieur de vous. Vous vous trouvez très bien comme ça, mais ce n’est pas tous les jours une sinécure et votre vie n’a pas toujours été simple ». C’est bon, vous êtes à l’aise avec votre nouveau rôle ? On va pouvoir rejouer la scène à l’envers ?

Reprenons, donc. Si la sexualité c’est la santé, alors l’asexualité c’est le contraire de la santé. Élémentaire, n’est-ce pas ? Donc en fait, quand on est asexuel : on est malade. On a besoin d’être secoué très fort par un médecin ou par un psychiatre pour être « soigné ». Pas vrai ? Continuons : si la sexualité c’est la nature, alors l’asexualité c’est contre-nature. Ce n’est pas un état normal, ça va contre l’ordre des choses. Et pour finir : si la sexualité c’est ce qu’il y a en nous de plus profond, de plus « vrai », qui sont les asexuels ? Sont-ils vides à l’intérieur ? Pourquoi n’arrivent-ils pas à entrer en contact avec leur « moi profond » ? Combien de temps vont-ils mettre avant de se « trouver » ?

Alors, vous allez peut-être me dire que je suis allé trop loin tout à l’heure. Après tout, la sexualité n’est pas obligatoire. La société ne commande pas d’être sexuel. On peut très bien être asexuel. Il faut juste d’accepter la punition : l’asexualité est contre-nature. La plupart des personnes asexuelles sont malades et les autres ne se disent asexuelles que parce qu’elles sont confuses à propos d’elles-mêmes. A chaque norme sa sanction.

Quelques mots pour conclure. Le 26 avril, c’était la journée de l’asexualité et pour l’occasion j’ai parlé avec un certain nombre de journalistes qui avaient à peu près tous la même question : « mais qu’est-ce que vous revendiquez ? », « que vous apportera la reconnaissance ? », « pourquoi voulez-vous parler d’asexualité ? » Et jusqu’à présent j’avais du mal à être parfaitement clair sur ce sujet.

Mais à partir de maintenant, je crois savoir comment leur répondre. Je vais leur dire : nous sommes bien conscients que l’asexualité est une chose peu courante. Nous sommes bien conscients que statistiquement parlant, nous ne valons pas grand chose. Nous sommes à peine 1% de la population. Mais la question qui se pose n’est pas celle-là. La question qui se pose est : est-il légitime, sous prétexte que nous sommes peu nombreux, de nous dénigrer, de nous ridiculiser, de nous invisibiliser ? Est-il légitime, parce que l’asexualité est peu courante, de nier son existence, sa valeur ou sa légitimité ? Et à cette question nous répondons : non.

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6 réflexions sur “L’asexualité est une sexualité déviante

  1. Non, l’asexualité n’est pas contre nature ; non, l’asexualité n’est pas une maladie. Elle est juste un état de fait.Elle ne va pas contre l’ordre des choses, elle en fait partie. Et être une minorité ne signifie pas que nous soyons illégitimes….

    • Je suis désolé, ce n’est pas un texte facile. Je ne dis pas que « l’asexualité est contre-nature » ni d’ailleurs qu’elle anormale ou quoi que ce soit d’autre. Je dis exactement le contraire.
      Je fais cependant remarquer qu’elle est considérée, construite -dans notre société- comme anormale ou contre-nature. Je suis bien conscient que mon usage de l’ironie (dire le contraire de ce qu’on pense) est parfois peu lisible pour tou-tes et je m’en excuse.

      • L’ironie n’est pas toujours perceptible par écrit… D’accord sur le deuxième paragraphe de la réponse….

  2. bonjour,
    très émue de tomber sur ce site par hasard. Si j’en avais eu connaissance dans les années 1960, je me serais sentie moins seule.
    A l’époque on appelait cela « la frigidité » et pendant les 8 premières années de mon mariage, je me sentais seulement « frigide ». Devant la souffrance de mon mari, face à cet état, je me posais des questions. Pourquoi suis-je comme ça ? quelle en est la cause ? je ne suis pas « normale ». J’ai consulté des psy, pour eux, ils y voyaient « la trouille » de tomber enceinte (la contraception était très limitée à l’époque) . Avec la détérioration de mon couple s’ajoutaient ma dépression et l’alcoolisation de mon mari, ce qui nous a conduit au divorce. Mais j’avais, au bout de 8 ans réussi à vaincre cette frigidité et à avoir des relations sexuelles plus ou moins consenties., sauf lorsqu’il rentrait « bourré » et qu’il me faisait subir des relations non consenties.
    Pour moi, après psychothérapies et psychanalyse, deux causes principales se sont dégagées : l’absence de père (c’est pour cela, qu’être dans ses bras, caressée, embrassée, me suffisaient amplement et je le lui disais) je cherchais un père, c’est sûr … et comme il n’était pas prêt à jouer ce rôle (lui qui avait aussi sa problématique) et ce n’étais pas souhaitable non plus , je suis tombée en dépression. D’autre part, immature comme je l’étais, la première relation a été vécue par moi comme un viol, même sans violence de sa part mais non consentie par moi.
    Oui pour moi être asexuelle et ne pas chercher « à savoir » est bien sûr un droit que je ne dénie pas, mais au vu de mon expérience, il y a sûrement une souffrance inconsciente enfouie au plus profond de l’asexuelle ou asexuel, qui est dans le déni et appuie bien fort sur le couvercle afin que la marmite ne lui explose pas à la figure. Mais tout est question de choix, de sens de sa vie. Si l’on ne veut pas savoir et surtout si l’autre « accepte » où est le problème ?
    Pour la petite histoire … j’ai eu des relations, sans amour, et je n’ai jamais rencontrer l’amour. Aujourd’hui je vis très bien « mon abstinence » volontaire et ma solitude involontaire, car sans amour l’acte sexuel ne veut rien dire pour moi. Ca c’est mon ressenti alors que d’autres peuvent avoir des relations uniquement pour le plaisir, ou comme un besoin pour certains, surtout les hommes. Quant aux asexuels c’est leur choix et je le respecte, je voulais seulement faire part de mon expérience, en fait je n’étais pas frigide mais asexuelle pendant 8 ans. Maintenant je ne suis ni frigide, ni asexuelle mais abstinente volontaire.

    • Merci pour ce témoignage vraiment touchant, je n’ai rien à ajouter sur ce sujet.
      Pour ce qui est de l’idée selon laquelle  » il y a sûrement une souffrance inconsciente enfouie au plus profond de l’asexuelle ou asexuel, qui est dans le déni », c’est parfaitement votre droit d’y croire évidemment. Cependant, il faut me semble-t-il garder à l’esprit que l’erreur en science est une chose très courante et même si les psychothérapeutes estiment aujourd’hui que l’asexualité est l’effet d’un refoulement, ils peuvent parfaitement se tromper comme ils se sont trompés si souvent par le passé.

    • Merci, c est du courage, tout de même que de l écrire, vu la société hyper-sexualisée dans laquelle il faut vivre.

      Abstinence, oui, je pense comprendre, car je le suis aussi.

      Pour ce qui me concerne, abstinente car isolée, et surtout assexuelle. Je ne ressens absolument aucun manque.
      J ai fais 2 enfants, sans amour, c etait technique, et en même temps mon « travail » était de contenter un homme que je n aimais pas.
      Sans amour, véritable acceptation d une vie de couple, voulue, l asexualité devient, a la longue une pathologie. Je m explique : dans la mesure où, pour être et se fondre dans la norme, il FAUT absolument avoir des relations sexuelles, ressembler a un couple, c est d une violence inouïe !
      C est bien cette violence qui fabrique de la pathologie.
      Je pense que nous sommes beaucoup plus d asexuels de par le monde, et dans le temps que l on ne le crois.

      Je me souviens que toute jeune fille, j en discuttais parfois avec des copines, (des mecs et de la drague, les règles, etc…) et qu elles n étaient pas forcément très portées sur la drague.
      Pour certaines, comme pour moi d ailleurs, c était une vraie gène.
      Ça nous embêtait plus qu autre chose.
      Parfois, nous en avions marre ^^ !
      Je parle ici d une dizaine de copines, d école, surtout.

      Ou alors, nous nous reconnaissons entre asexuel-les ?

      Vraiment merci, si vous saviez, a quel point vous lire m a fait du bien.

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