La liberté de ne pas être sexuel-le ?

Quand je parle d’asexualité, j’aime bien dire que l’asexualité vient compliquer les choses. Et pour moi c’est un compliment. L’idée que l’asexualité puisse forcer à reposer et à repenser un certain nombre de questions me plaît beaucoup. Et parmi les questions qui m’intéressent particulièrement, il y a celle de liberté sexuelle. Pour le dire en un mot : j’ai l’impression qu’il y a un problème avec cette idée. J’ai l’impression que la façon dont la question est posée rend l’asexualité incompatible avec la liberté sexuelle. Et c’est embêtant, parce qu’on est nombreuses et nombreux à être asexuel-le-s et à penser qu’on est libre sexuellement. Et je ne vois pas pourquoi on aurait tort.

 

La métaphore de la cocotte-minute

S’il y a un problème, la métaphore de la cocotte-minute y est sans doute pour quelque chose. Pour comprendre la métaphore de la cocotte-minute, il faut imaginer que la société est la cocotte-minute que la sexualité est la vapeur. La sexualité est pensée comme une énergie, une force de vie qui cherche à se libérer. Malheureusement, les lois, les institutions, les interdits moraux empêchent cette force de se libérer. Comme la vapeur dans la cocotte, la sexualité est réprimée*. L’ennui, c’est que cette répression sexuelle fait augmenter la pression. Et c’est dangereux ça. Pour éviter que tout explose, il faut laisser la vapeur s’échapper. Et c’est ça le boulot de libération sexuelle : laisser la vapeur s’échapper, libérer la sexualité.

 

La sexualité c’est la vie ?

Et je sais que cette histoire de cocotte-minute est très populaire. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression que tout est faux à l’intérieur et je ne suis surtout pas en train de nier que certaines sexualités sont réprimées. J’ai simplement l’impression que la manière dont l’intrigue est tournée ne convient pas à tout le monde. La première chose c’est que cette vision de la sexualité comme une force de vie (la force de vie ?) me met un peu mal à l’aise. Si la sexualité est une force de vie, est-ce ça veut dire que les personnes asexuelles sont moins vivantes ? Ensuite, penser la sexualité uniquement comme une force toute puissante qui chercherait à se libérer doit laisser pas mal de personnes asexuelles un peu sceptique. Franchement, si ma libération dépendait de la libération de mon « énergie sexuelle », il faudrait que j’attende…pour toujours.

 

L’asexualité n’existe pas

En plus, dans ce récit de la libération sexuelle, le seul problème qu’on peut avoir avec la sexualité…c’est le manque de sexualité. Et ça non plus ça ne veut rien dire pour moi. Mais ce n’est pas fini, parce que si on réfléchit bien, on se rend compte que cette vision de la libération sexuelle est profondément hostile à l’idée d’asexualité. Et c’est logique étant donné l’attention que l’on accorde à l’idée de répression. En fait, une personne qui n’a pas de pratiques ou qui n’a pas de désir, c’est forcément une personne qui réprime sa sexualité. Il n’y a pas de place pour l’asexualité. Puisque la sexualité est censée être partagée par tout le monde, l’asexualité n’est rien d’autre qu’une censure de la sexualité. Cette façon de penser la sexualité est incroyablement répandue et c’est d’ailleurs la logique des médecins et des psychiatres (et autres saltimbanques) qui ont inventé le Trouble du désir sexuel hypoactif**.

 

Libérer la sexualité, c’est le contraire de l’asexualité

Et ce n’est pas fini, il y a un troisième acte dans cette histoire. J’ai dit que la sexualité était pensée comme une force de vie : acte I. J’ai dit que la répression de la sexualité c’était le mal, ça c’était l’acte de II. Mais on a oublié de parler du dénouement. Parce que pour éviter que la cocotte ne se transforme en bombe, il y a un remède : c’est la libération de la sexualité. Et la libération de la sexualité, c’est la libération des énergies sexuelles. Libérer la sexualité, c’est rompre avec les inhibitions nocives, c’est laisser son désir s’exprimer. En fait ça se résume en un mot : libérer sa sexualité, ça veut dire s’éloigner le plus possible de l’asexualité. Ça veut dire ne surtout pas être asexuel-le. Et je le répète, ce qui me pose problème, ce n’est pas l’encouragement à exprimer ses potentialités sexuelles. Je ne suis pas du tout là pour dire qu’une forme quelconque de sexualité consensuelle est dangereuse ou immorale. C’est pas du tout mon propos. Ce qui me pose problème, c’est que libérer la sexualité, ce soit le contraire de l’asexualité. Je ne vois pas du tout pourquoi ce serait le cas. Jusqu’à preuve du contraire, l’asexualité est une sexualité. Pourquoi y aurait-il des sexualités qui sont plus libres que d’autres ?

 

Libérer l’asexualité

La conclusion tient en une seule phrase : selon moi la grammaire de la liberté sexuelle ne permet pas d’inclure l’asexualité. Tout simplement. Ces idées d’une sexualité qui serait une force de vie, de répression dangereuse et de libération des énergies imprègnent bien trop profondément les façons de penser pour que l’asexualité ait une place. On retrouve d’ailleurs ces idées un peu partout : dans le virilisme primaire, dans la médecine sexologique, dans le mouvement queer, dans la psychanalyse et même dans certains courants du féminisme. Si maintenant vous êtes comme moi et que vous pensez qu’une politique de la sexualité vraiment ambitieuse devrait inclure autant les sexualités que les asexualités, il va falloir réfléchir à nouveau. J’ai le sentiment que dans une théorie de la liberté sexuelle digne de ce nom, on devrait pouvoir avoir moins de désir et être plus libre sexuellement. On devrait pouvoir avoir moins de sexe et être plus libre sexuellement. Mais pour inclure ces possibilités, il faut imaginer à nouveau ce qu’on entend par liberté sexuelle.

 

* : Je le répète (encore et encore) : je soutiens toutes les sexualités consensuelles. Bien sûr, il y a des sexualités qui sont réprimées par l’organisation sociale et bien sûr c’est déplorable mais ce n’est pas le propos. Voir cet article.
** : Le Trouble du désir sexuel hypoactif (DSM-IV-TR) est un trouble mental du manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux. Son ancêtre (dans les éditions précédentes) s’appelait le Trouble du désir sexuel inhibé et on voit bien dans l’emploi du terme « inhibé » apparaître la métaphore de la cocotte-minute.

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5 réflexions sur “La liberté de ne pas être sexuel-le ?

  1. En lisant cet article j’ai trouvé une nouvelle raison de parler de l’asexualité, la faire connaître : en tant que féministe pro-sexe, il y a quelques mois, j’aurais peut-être pu tenir des discours excluants envers les personnes asexuelles, tout simplement parce que je n’y pensais pas ; en faisant connaître l’asexualité ce blog contribue à faire changer les mentalités – parce que souvent on fait pas exprès d’être con.

  2. Globalement, la société pense sans doute la libération sexuelle comme un surcroît de sexualité apparu après les 60. Ensuite, je ne pense qu’il existe d’autres récits de la libération sexuelle qui prennent plus en compte les désirs réels des individus, et je pense là en particulier aux féministes de ces même années, qui affirmaient le droit de disposer de leurs propre corps, même face aux « révolutionnaires » masculins, assez machistes en matière de sexualité (voir l’article dans le lien ci-dessous). En ce sens, la libération sexuelle apparaît bien comme une possibilité pour la femme d’avoir plus, mais aussi moins, de sexualité, un refus d’être juste un objet de désir. Je pense qu’il y a eu, malgré tout, malgré ce que vous dénoncez à mon avis justement, un progrès réel. Si la société est oppressive, et qu’il reste des efforts à faire pour la-liberté-de-chacun-à-mener-sa vie-comme-il-l’entend-dans-le-respect-d’autrui, je pense qu’elle était, de manière générale, plus violente qu’avant, mais moins visible. (A

    http://www.scienceshumaines.com/mai-1968-et-la-liberation-des-moeurs_fr_22190.html

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