Les deux sens du mot « pro-sexe »

Je n’arrête pas de l’écrire : je suis asexuel et pro-sexe. Même à AVA nous sommes asexuel-les et pro-sexes. Et je ne veux surtout pas qu’on pense le contraire. Je ne veux surtout pas qu’on pense que je me permets de juger ou de critiquer les pratiques consensuelles de chacune et de chacun. Alors je dis que je suis asexuel et pro-sexe : c’est un raccourci efficace. Mais en fait ça ne décrit pas exactement ce que je pense.

Vous ne le savez peut-être pas mais l’asexualité est fréquemment interprétée comme étant intrinsèquement anti-sexe ou comme un jugement sur la sexualité des autres. Pour tout vous dire, nous sommes souvent placé-es du mauvais côté de la liberté sexuelle. Le sujet a donné lieu à pas mal de discussions et Wonktnodi a même traduit un article qui en parle. Et d’ailleurs nous ne sommes pas les seul-es, il y a d’autres groupes que l’on encourage systématiquement à se « libérer » sexuellement. Et c’est embêtant, parce que je ne vois pas pourquoi telle sexualité ou tel rapport à la sexualité devrait être placé a priori à l’extérieur de la liberté. Et comme je n’ai pas très envie d’imaginer que je suis une personne en retard sexuellement je préfère penser que le mot « pro-sexe » a deux sens.

 

1/Toutes les sexualités consenties méritent un même respect

Dans un premier sens, le terme pro-sexe fait référence au respect égal que l’on doit à toutes les sexualités consenties. C’est le sens du mot dont je me sens proche et c’est ça que je veux dire quand je dis que je suis pro-sexe. On peut le résumer comme ça :

  • D’abord, le sexe n’est pas quelque chose de négatif ou de dangereux.

  • Ensuite les différences dans les pratiques et les désirs de chacun et chacune sont absolument inoffensives. Elles ne sont pas le signe de défaillances morales ou psychologiques.

  • Et enfin, toutes les pratiques sont d’égales valeurs. Il n’y a pas de hiérarchie des pratiques. L’hétérosexualité reproductive monogame vanille n’est pas plus noble ou digne de considération que cinq mecs qui ont des pratiques BDSM.

Dans ce sens, être pro-sexe ça veut dire accepter différents modes de vie, différents désirs, différentes pratiques. Et ce qui est important c’est que c’est une vision de la sexualité qui met tout le monde à la même hauteur. Il n’y a pas une sexualité qui est plus libre que les autres, ni une qui est moins « naturelle » qu’une autre. Toutes les pratiques consenties sont d’égales valeurs. Ou comme le dit une blogueuse sur Tumblr :

Être pro-sexe, ça veut dire accepter les sexualités dans leur diversité, depuis les personnes pansexuelles super rock ‘n’ roll qui disent d’elles-mêmes avec fierté qu’elles sont des salopes, en passant par les personnes super-timides qui ne couchent qu’avec l’amour de leur vie, jusqu’aux formidables personnes asexuelles qui préfèrent juste rester ensemble pour regarder Netflix.

Et il n’y a pas qu’un seul type de vêtement pour être libéré. On peut être libéré si on se balade seins nus, mais on peut aussi être libéré si on porte des cols roulés, un voile ou même une putain d’armure.

Voilà mon genre de pro-sexe. Peu importe les pratiques que l’on aime, peu importe les partenaires que l’on a, peu importe les vêtements que l’on porte, notre rapport à la sexualité est valide et normal du moment qu’il ne fait de mal à personne.

 

2/Les jeux olympiques de la liberté sexuelle

Malheureusement, le mot est aussi employé dans un autre sens. Et dans ce cas-là être pro-sexe, c’est s’engager pour la libération des sexualités, c’est essayer soi-même de libérer sa sexualité. Mais c’est aussi vouloir aider les autres à y « parvenir ». Et si à première vue le projet peut sembler respectable, j’ai le sentiment qu’il y a un problème de fond. Je vais essayer de le résumer avant d’en parler :

  • D’abord, la sexualité est caractérisée par la répression du désir sexuel. L’organisation sociale réprime les désirs et les empêche de s’exprimer librement.

  • Être sexuellement libre, c’est parvenir à libérer ses désirs des injonctions antisexuelles de la société. Les personnes qui y arrivent sont sexuellement libérées.

  • Évidemment, on ne sait pas trop ce qui constitue une sexualité libérée. Ça change en fonction du moment et en fonction des groupes concernés. Mais puisqu’être sexuellement libéré, c’est avoir libéré ses désirs, avoir du désir est un pré-requis. Prendre énormément de plaisir dans le sexe peut être un bonus ainsi que de porter certains vêtements qui serait la marque d’un rapport « libéré » au corps.

J’ai un peu le sentiment que les personnes qui utilisent ce deuxième sens du mot « pro-sexe » jouent aux jeux olympiques de la liberté sexuelle. Et j’ai bien compris que l’asexualité n’aura pas sa place sur le podium. Puisque pour être libre il faut avoir libéré son désir, ne pas avoir de désir disqualifie d’entrée de jeu. Résultat, les personnes asexuelles, comme d’autres, se retrouvent du mauvais côté de la liberté. Elles sont sexuellement en retard : il faut qu’on les prenne par la main et qu’on leur montre la voie.

Je ne sais pas si c’est clair pour tout le monde, mais de mon point de vue cela revient à recréer une hiérarchie entre les sexualités. Il y a les sexualités libérées et puis il y a les autres. Et en même temps on se demande quels sont les critères définitifs pour déterminer ce qu’est une sexualité libérée. Comment est-ce qu’on fait pour séparer les sexualités libres des sexualités non-libres ? Comment est-ce qu’on fait pour savoir si telle pratique ou telle sexualité est la preuve que l’on a intériorisé les injonctions anti-sexuelles de la société ? Franchement, je me demande.

En tout cas, il y a toujours celles et ceux qui se retrouvent du mauvais côté de la liberté. Celles et ceux qui seraient aliéné-es, celles et ceux qu’on encourage chaudement à se libérer sexuellement. Et c’est facile pour les personnes qui parlent puisqu’elles se considèrent toujours du bon côté de la liberté. Mais pour les autres, les aliéné-es, c’est tout de suite plus ennuyeux.

Évidemment, vous avez compris, ce pro-sexe là n’est pas mon truc. J’ai le sentiment qu’il devient trop rapidement un instrument de violence, une caution au paternalisme, voire au racisme. Et plus j’entends ce genre de chose, plus j’ai envie de reprendre à mon compte la formule : « ne me libérez pas, je m’en charge » !

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3 réflexions sur “Les deux sens du mot « pro-sexe »

  1. Article très pertinent, vraiment éclairant. Je me reconnais absolument, pour ma part, dans la définition n°1 du « pro-sexe ». Je suis A et résolument pro-sexe. Dans le sens 2, la « libération » me semble plutôt une coercition supplémentaire, une forme de tyrannie dans l’acception imposée du terme « liberté » comme dans celle de « sexualité », d’ailleurs. Une autre forme de « diktat », d’autant plus dangereuse qu’elle est proposée comme une incitation à la libération (de quoi ?) Merci pour ce billet d’humeur qui sonne très juste…

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