Pour en finir avec Agnès Giard

Le spectre d’Agnès Giard hante l’asexualité, et attention : il fait sacrément peur ! Elle a écrit en 2008 un post mémorable sur son blog « les 400 culs », auquel elle a donné un titre qui fait rêver : « Pour en finir avec l’asexualité ».

Personnellement, je suis très mal à l’aise avec cet article. Je me rappelle très bien quand je l’ai lu et je me rappelle très bien la réaction que j’ai eu. Je crois que je n’ai pas été le seul. Et franchement, je ne pense pas qu’Agnès, qui est sans doute une personne décente dans la vie, entendait exercer ce type de violence. Parce qu’autant vous prévenir tout de suite si vous ne l’avez pas lu : cet article est dégoûtant.

« Pour en finir avec l’asexualité » : le titre dit déjà beaucoup. On ne sait pas très bien ce qu’il s’agit de faire avec les personnes, une fois qu’on en aura « fini » avec l’asexualité, mais les personnes, ce n’est pas vraiment le sujet, pas vrai ? Non, ce qui est important, c’est de faire le ménage, de passer le balai devant sa porte, de passer les vilain-e-s asexuel-le-s au karcher. Vous voyez le programme ?

Je tiens aussi à préciser que Giard a amendé légèrement sa position dans un autre article de son blog. De même, Jacques Waynberg, sexologue de son état, et qui a fourni des citations dans l’article de Giard que l’on peine à lire sans se pincer, a lui aussi modifié sa position dans une émission de radio.

Bon allez, on y va.

Les malades, ça ferme sa gueule !

Elle veut en finir avec l’asexualité, Agnès, ça c’est bien clair. Elle ne veut plus les voir celleux-là. Il faut qu’on lui nettoie ça et tout de suite ! Mais bizarrement, elle ne peut pas faire ça sans s’en prendre aux personnes malades. S’il y a bien une idée qui colle aux doigts quand on a fini de lire ce torchon, c’est que l’auteure a un problème avec les gens malades. Les malades avec Agnès Giard, ça prend sa pilule et ça ferme sa bouche.

Les personnes asexuelles, elle dit en substance, c’est comme les « anorexiques », c’est comme les « cancéreux » (sous-titre : c’est un maladie), et les malades, ils ferment leur gueule. Et les malades, ils ne demandent pas à être reconnus, et les malades, ils ne peuvent pas être fier-e-s d’être malades. Tout ça à l’air très clair pour Agnès Giard. Elle écrit ça dans des grandes tirades, où on sent qu’elle s’échauffe à mort. Elle les tient ces asexuel-le-s dégoûtant-e-s, il suffit de leur envoyer la même violence qu’aux personnes malades !

Ou pas

Bon, alors on est un peu embêté avec ça. On voudrait lui dire à Agnès que c’est compliqué la maladie. Qu’il y a des personnes pathologisées, qui refusent cette étiquette. Et que, quand on est pathologisé, parler et s’organiser, c’est essentiel. On voudrait lui dire que dans les situations de handicap, eh ben, y’a pas que la partie « maladie » qui compte. Que la dimension sociale du handicap, c’est important et que pour ça, il faut bien se faire entendre. On voudrait lui dire enfin que même quand on est malade, on a le droit de parler et de se faire entendre, et que même dès fois, c’est vital. En un mot, on a envie de dire : Agnès, sois pas hygiéniste comme ça, c’est dégoûtant.

L’asexualité, comment ça s’attrape ?

Bon, maintenant qu’on a dit ça, je me demande un peu ce qui permet à Agnès de dire que l’asexualité, c’est une maladie. On se demande un peu depuis quelle position elle parle quand elle dit ça. Expertise scientifique ? Mais laquelle ? Sens commun ? Pas forcément très fiable. Xénophobie ordinaire ? Pas vraiment recommandable. Alors quoi ? D’où tire-t-elle ce savoir ? Qu’est-ce qui lui permet de conclure : ne pas désirer le sexe est une maladie ? En tout cas, dans son texte, on ne voit que ça. Du vocabulaire médical. Des comparaisons avec des maladies. Des analogies avec d’autres. Tout ça va dans un seul sens. Avec ce sous-entendu permanent, plus ou moins handiphobe, que la maladie, c’est un état inférieur, qui se trouve à l’intérieur des gens, et que les malades, ben ça se fait soigner et ça ferme sa gueule. Et puis bon, placer la sexualité dans le domaine du sain et du malsain, du normal et du pathologique. Faire des sexualités normales et des sexualités malades, inventer des inquisiteurs et des accusés, des médecins et des malades, c’est quand même une vieille tradition médico-morale franchement dégueulasse…

Pas la bonne sexualité

Elle a pas de mots assez durs, Agnès, pour parler de ces dégoûtants asexuel-le-s. Le texte par moment fait frémir. Petit florilège. Ce mouvement « dangereux », porteurs de « valeurs négatives », avec tous ces « impuissants », ces « frigides », ces « cancres du sexe », ces « frustrés » qui donnent envie de « vomir », et qui sont comme des « thons morts » qui auraient des « revendications obscènes »…

Apparemment, ça la défrise, Agnès, les sexualités qu’elle ne comprend pas. Et les gen-te-s qui n’ont pas la ou les bonnes sexualités, il faut les punir et les insulter. Et peu importe si on présente la sexualité comme une forme de concours avec tableau d’honneur et bons points. Peu importe si on s’en prend à des gen-te-s qui n’y peuvent absolument rien s’ils sont comme ça. Peu importe si on utilise du vocabulaire médicale, psychiatrique, aux relents sexistes et validistes, peu importe si on attaque et on hiérarchise les gen-te-s sur la base de leur sexualité. Ce qui est important, c’est de passer les asexuel-le-s au karcher…

Police politique de la sexualité

Le plus cocasse dans ce machin, c’est sans doute les interventions de Waynberg. Agnès a dégoté Jacques Waynberg pour son bidule, et Jacques Waynberg c’est un médecin sexologue. Et la sexologie, franchement, c’est un peu la police politique de la sexualité. Tout ce qui dépasse et tout ce qui s’éloigne un tant soi peu des comportements acceptés à une époque donnée, la sexologie est là pour les corriger, les punir et les contrôler. La sexologie était homophobe et l’est sans doute encore. La sexologie est transphobe. La sexologie, elle pense que le BDSM, c’est anormal. Elle pense que le polyamour, c’est le signe d’une pathologie de l’intimité… Je continue ? Bien sûr, il y a des exceptions et tant mieux. Bien sûr, y’en a sans doute pas tant que ça.

Tableau d’honneur et consentement gris

Et alors Waynberg, il nous montre un sacré répertoire. On a du mal à croire qu’on lit les propos d’un médecin. On repense au serment d’Hippocrate et on se dit qu’il faudrait ajouter une ligne qui dirait en substance : « Je ne m’en prendrai pas avec une violence irrationnelle aux personnes qui sont différentes de moi sous prétexte qu’elles sont différentes de moi ». Mais passons sur le vocabulaire, j’en ai déjà parlé.

Lors de son commentaire, il dit, en parlant du mouvement asexuel que c’est « un peu comme si des nuls formaient un groupe de nuls pour se retrouver entre nuls et communier dans l’auto-satisfaction » et que nous sommes au fond les « derniers de la classe » en matière de sexe… Je ne vais pas m’appesantir trop longtemps, mais la métaphore mérite d’être filée. Représenter la sexualité comme une classe, avec son classement, ses bons points, ses cancres, ses bons élèves et son maître, c’est tout bonnement à tomber. On se demande comment les leçons ont été préparées. La sexualité de Waynberg a-t-elle servie de modèle ? A quoi ressemble la sexualité des bons élèves ? A quoi sert le classement ? Mais je passe…

Parce qu’il y a une autre citation qui est incroyable : « En revanche, je trouve à vomir ceux qui se refusent à leur conjoint en brandissant la notion d’asexualité ». Alors ça, c’est marrant parce que je pensais justement exactement le contraire. Je crois me souvenir qu’Agnès se déclare féministe, et là on se demande vraiment quel genre de féminisme. On ne sait pas très bien si Waynberg fait l’apologie du viol conjugal ou bien des relations consenties mais non désirées. Dans les deux cas, on est un peu époustouflé. Ah bon, ne pas désirer le sexe n’est pas une bonne raison pour refuser de le faire ? !

Où on en finit de finir

Alors voilà, Agnès Giard, elle peut se dire pro-sexe autant qu’elle veut : quand on pathologise une forme de sexualité, quand on s’en prend aux malades, quand on cite un bonhomme qui fait à demi-mots l’apologie du viol conjugal, quand on hiérarchise les gen-te-s sur la base de leur sexualité, y’a pas de quoi se vanter !

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